Inner City Blog


LSD & the sea

Il est étrange tout de même, et même ridicule, que je ne sois d’accord avec personne, ou presque, lorsqu’il s’agit de la mer et de Jimi Hendrix, identiquement. Le goût des autres me vexe, les critiques me hérissent et j’ai la présomptueuse sensation d’avoir une relation particulière avec elle et lui. Alors que j’ai tort, elle et lui ne m’appartiennent pas. Je dirais donc « nous » dorénavant.

Alors pourquoi avons-nous un dialogue secret et silencieux avec ses balades de chambres de bonne, ses blues de posters d’adolescent, ses complaintes de jeune homme tourmenté ? Pourquoi « Little Wing », interprétée ici en public au Albert Hall de Londres un an avant sa mort, fouille-t-elle dans de vieux souvenirs comme dans de vieux coffres à jouets, nous fait-elle redire en silence ce qu’Hamlet dit à Horatio :

« Que l’on me montre un homme qui ne soit pas esclave des passions et je le garderais au plus profond de mon cœur, dans ce cœur du cœur où je te garde, toi » ?

Parce qu’il était aussi le prince des gauchers, le troubadour de l’amour courtois sous LSD ? Et la mer son double, son incarnation, sa grande sœur ?



The poison of hope

L’espoir est un poison lent, distillé goutte à goutte à mesure que les jours passent. Il emplit les veines et bat dans le pouls sans rien affirmer ni démentir. Il se contente d’instiller un doute, une infime particule de lumière dans une nuit de cave, une étoile maigre et pauvre qui survit à l’aube. Inutile et dangereux comme une scorpion domestique, il survient parfois, dans la docilité du quotidien, comme une embellie brûlante. Haï, il n’est pourtant pas tué.

Or, les miracles ne surviennent que là où vivent les miraculeux. Tout peut advenir, chez eux, surtout l’improbable. Mais ils misent leur vie sur un espoir, comme un gosse de riches qui met les joyaux de la famille sur un tapis de poker, comme un petit employé qui savoure la liberté de n’être servi par personne et qui tombe soudain amoureux.

C’est moi qui décide lorsque l’espoir doit mourir. Je suis son chef et son destin.



Out of Addis

C’était bien avant les flaques de boue entre lesquelles zigzaguent, en ce mois de juillet d’agonie, les vieux taxis Peugeot 404 bleus et blancs d’Addis-Abéba. Avant les armées de nuages qui grondent sur la montagne d’Entoto, dans le lointain, avant de crever sur la ville. Avant l’été.

En ce temps-là, la radio nationale diffusait en boucle les chansons de Tilahun Gessesse, mort la veille d’avoir trop pleuré et fait pleurer les Ethiopiens. Le ciel de la capitale était blanc comme un châle de coton. L’amour battait dans les mains. J’avais le sentiment d’être accueilli chez mon frère. Mes amis célébraient leur deuil en chantant à tue-tête dans la voiture, le sourire aux lèvres et les yeux fermés, avec un plaisir primitif.

Cette fois, non, la nuit est tombée comme une pièce de monnaie dans une fente. Des déluges de grêle s’abattent soudain sur les troupeaux de chèvres cherchant à se protéger des phares des automobiles, sur le bord de la route qui mène à Kaliti. Les essuie-glaces balayent un cauchemar. Le minibus vide sent la fumée et le gasoil. Le petit homme à moustache au volant s’appelle Getachew. Il avait deux heures de retard et je l’ai attendu au milieu des abattoirs. Mes vêtements humides sentent la viande morte. Les mendiants pieds nus, entre les échoppes violemment éclairées, sont emmitouflés dans des couvertures mouillées. Une chanson de Mahmoud Ahmed passe à la radio.

Tout peut changer à tout moment, mais ne change pas.



Beach shops in December
20 août 2010, 9:56
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Pour quelle étrange raison Stevie Wonder a-t-il colorié avec une musique hypnotique, hoquetante comme un sample, répétitive comme une obsession, ce texte qui frôle en permanence la grâce de la vérité et la pose du ridicule ? Elle n’entend pas, mon gars, ça ne sert à rien de continuer à s’échiner… Elle est fermée comme une boutique de plage en décembre.

C’était en 1966, à la fin de son premier album adulte, « Down To Earth », le dernier titre au bout du disque, comme un adieu, trois fois rien… Et pourtant ce « Hey Love »-là, de sa démarche claudicante et irrésistible, s’est hissé au sommet des palmarès des radios de Detroit.

Et puis il a été injustement oublié, comme les belles amours sont injustement effacées dans les souvenirs au profit d’infectes blessures.



When the devil drives

« Qu’est-ce que le blues ? », demande ici candidement le considérable Chester Arthur Burnett, alias « Howlin’ Wolf »… La pauvreté seulement ? Non, le « thinkin’ evil »

Sans argent, sans amour, sans travail, nous avons le blues. Avec de vieilles chaussures usées, une coupure sur le doigt qui s’infecte, à peine un filet de voix et une bouteille d’eau tiède, nous avons aussi le blues. Avec quelques pièces sans face, une chemise sale, un chewing-gum sec qui rappelle le passé, un journal trois fois relu, les poches peuplées de fantômes, nous avons le blues. Avec de la sympathie pour les idiots, de l’horreur pour les querelles et de la tendresse pour nos habitudes, nous avons le blues. Avec l’attrait du silence, la haine des souvenirs et toute une boîte de cigarettes à fumer, nous avons le blues.

Avec l’amour des humains et la tristesse du présent, nous avons le blues.



Haunted house

Le soleil de l’été moleste les pierres blanches. Le vent de la mer conteste la journée. L’amant jadis habité par une femme a des yeux de maison hantée.

Dans le poste de radio de la voiture, les Temptations, en smokings et lunettes, disent la même chose. Au sommet des lacets de la route, le cœur s’arrête de battre un instant, puis repart. Le muret aux aloès tourne. Il n’y a personne, jusqu’à la grande ville, dans le golfe.

Ils l’ont déjà perdue, tous ensemble, et leurs sourires sont dévastateurs.



Watching the ships roll in

Qui, de nos jours, peut encore se targuer d’être capable de s’allonger et de regarder où son regard le porte, au gré du temps ? Qui, dans ces temps d’urgence, peut encore supporter de regarder longtemps par la fenêtre, de s’asseoir sur un balcon et de manger du chocolat en regardant la rue s’enfoncer dans le soir, comme le Meursault d’Albert Camus du haut de son immeuble de Belcourt ? Qui, du reste, s’en vanterait ?

Wes Montgomery n’avait pourtant le temps de rien, lui qui travaillait le matin dans une usine de composants électriques pour nourrir ses cinq enfants avant d’aller fumer dans les clubs d’Indianapolis. Le temps de rien, et même pas de vivre : il est mort à 43 ans d’une crise cardiaque.

Essayons donc de faire ce dont il rêvait.