Inner City Blog


Lost sister

Et ce sont des villes où nous n’irons jamais. Des chambres où nous ne dormirons pas. Des femmes qui ne nous aimeront pas. Des maisons où nous ne dînerons pas. Ces paradis perdus existent, pourtant. Mais à peine au-delà de nos forces, quelques pas au-délà du médiocre mic-mac où déambulent nos songes.

Ou bien alors ils sont enfermés par leurs parents psychotiques, claquemurés dans la ceinture de chasteté de la politique, comme cette Asmara rêvée, capitale de l’Erythrée, jeune fille tourmentée réduite à l’hébétude à qui je viens de donner trois ans.

Ainsi chantonnait à voix basse Feqadu Amdemesqel, oublié d’entre les oubliés de l’ethiogroove, du haut de sa petite guitare Fender et sous les auspices de trompettes cabossées, dans une arrière-salle de l’avenue Harnet, à la gloire de son Asmara, notre Asmara à touscette Asmarina, qui n’existe pas mais où l’amour et la liberté nous possèdent enfin.



The Prince of California
29 novembre 2011, 7:19
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Réveillez-vous, le jazz funk n’est pas mort et vous non plus. Le temps de mettre un peu de charbon bien noir dans sa locomotive groovy, le nouveau venu Gregory Porter, puissant prince renégat de Californie, nous le rappelle. Le véhicule royal de « 1960 What ? » avance sur ses turbines dorées sans se soucier de nos excuses. De nos paresses. De nos résignations. Un peu de pureté souveraine dans ce monde de chats ingrats, enfin.



Audio opium
11 septembre 2011, 1:12
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La pluie d’automne bat sur les vitres. Le corps engourdi fait à peine mal. La journée, comme le destin, est vide. C’est alors que la lumière du jazz et de la soul prend tout son sens. Comme les théâtres déserts, l’après-midi, comme les salles de concert avant l’entrée du public, quelque chose est chic, envoûtant et opiacé. C’est le remède contre la fadeur.

Les Canadiens groovy du Souljazz Orchestra, dans cette « Fleur de lotus » qui sent le whisky, l’encens et l’amour, le redisent encore, incidemment, au cas où nous ne l’aurions pas encore compris.



The wizard

Hermeto Pascoal est dingo, albinos, brésilien, multi-instrumentiste et sentimental. Un satyre farceur débarqué à Recife en 1950 du bled d’Arapiraca, caillasse perdue dans la savane de l’Etat d’Alagoas, avec dans le dos une guitare et un accordéon sur lesquels il tricotait comme un virtuose.

Dès lors, lorsque o bruxo, le sorcier jaune, Hermeto-le-mage a déboulé dans les parages, Miles Davis a par exemple été contraint de saluer « le musicien le plus impressionnant du monde ». Et tout le reste est à l’avenant.

Les divagations de son père édenté, les soupirs flapis d’un cheval ou les bulles d’une flûte sous l’eau ont aussi bien servi de fondation à ses chansons. Pardon : à ses incantations enchantées autour desquelles volettent de minuscules femmes nues ailées.



Balance and revolt
Sans doute n’y a-t-il que le big man Cannonball Adderley à avoir saisi la mesure de la question, pourquoi me traite-t-on si mal, oui pourquoi, écoutez-le un peu avec son quintet de faunes, les Joe Zawinul, les Yusef Lateef, les Sam Jones, les Louis Hayes et son frère Nat. A bon droit, il rendait à Roebuck « Pops » Staples ce qui lui était dû : la nudité du groove et la question politique. L’équilibre et la révolte. La perfection.

Mais tout cela n’était pas assez clair pour les maisons de disques, à l’évidence. Le gras joyau du big man est tronquée partout, ici de son introduction parlée, essentielle, noire, lourde, là de ses chorus, tordus, merveilleux, ironiques, sur toutes les compilations prétentieuses où il figure, sur tous les agrégats à usage salonard que des petits blancs étriqués ont tricoté pour leurs semblables. Il faut revenir à la source, à Pops Staples et ses filles. Et pour jouir de la version de la famille Adderley, se perdre quelques heures dans l’album éponyme.

Tout redeviendra clair, alors. Le jazz est une subversion.



Radio is the future
27 juin 2011, 5:36
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Faut croire qu’ils sont comme ça, les types à la radio. Ils mettent un disque et ils attendent. Le bras levé sur la galette noire et les milles comètes des sillons, puis ils posent le diamant et ils se taisent, allument une cigarette et ne sentent rien. Rien ou presque. Presque rien.

Celui-là vient de mettre « Harlem Country Girl » de l’insolent trompettiste et guitariste oublié Olu Dara, baptisé ainsi plutôt que Charles Jones III par un prêtre yoruba après une virée au Nigeria, un baladin fumeur de clopes, un ahaneur de micro, vaguement écoeuré, buveur de café, père du rappeur Nas, sans savoir que, quelques kilomètres plus loin, je cherchais. La radio, c’est l’avenir.



The art of leaving
9 mai 2011, 5:14
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Pour cet « EPO » énigmatique, le trio washingtonien en t-shirts extra-larges d’Opus Akoben a bien fait de s’appuyer, comme sur une vénérable rambarde de bois verni dans l’escalier d’un palais florentin, sur la courbe, la vague, l’onde, le balancement des « Favorite Things » de John Coltrane. Aux extrapolateurs comme nous, ils prouvent qu’à vouloir partir, on s’en va toujours les poches pleines.

C’est vrai. Le pire, au fond, c’est qu’il existe trente-six manières de s’en aller. Et que rester est aussi l’une d’entre elles.