Inner City Blog


No confidence

Et pourquoi faudrait-il être intrusif et méchant ? Et pour quelle étrange raison, germée dans quel esprit tourmenté, faudrait-il nécessairement peiner avec des scrupules pour survivre ? Aucune fatalité, aucune loi naturelle, ne nous oblige à être une conscience embrûmée, résignée à la vantardise et à la honte. Seul l’abandon. No condition is permanent, disait les ghanéens funky de Marijata en 1976.

Il y a depuis bien longtemps plusieurs choses dont je me méfie, puisqu’elles sont les ambassadrices de cette mentalité : le téléphone portable, les plateaux de télévision, les causes d’Internet, le cinéma d’aujourd’hui, le prime-time, l’angoisse du dimanche soir. C’est en cela que je suis moderne. Comme beaucoup, c’est ce qui fait de moi un enfant du XXIe siècle.

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Black descarga

Pourquoi, dans l’histoire des musiques noires, omet-on la plupart de temps le son des ports de pêche décatis, le montuno des montagnes, la salsa dura des night-clubs, la rumba des buvettes ? C’est une hérésie, n’est-ce pas, d’oublier que l’arc caraïbe, entre les cabanes de Porto-Rico et cette Colombie qui eut au XIXe siècle le premier Président noir du continent, est une terre afro-américaine au même titre que Detroit, New Orleans ou Atlanta. Une terre de mulâtres anglophones, d’Espagnols oubliés, de réprouvés bataves, de Français en cavale. Les hommes capables d’aimer durement savent que les jeunes femmes des petites villes de Colombie ont le sang noir.

La preuve. Lorsque le Fania All Stars se produisit à Kinshasa au troisième jour du délirant Rumble In The Jungle de 1974, l’amitié de la foule des Zaïrois fit s’illuminer la nuit. Bill Withers se sentit alors obligé de se confier un journaliste, pour avouer qu’il avait eu le sentiment d’avoir été un peu « un étranger », en comparaison de cette bande de fous indéterminés, flambant sous la houlette du faune Johnny Pacheco, du frère Cheo Feliciano et les sortilèges de l’extraterrestre Jorge Santana.



Out of Addis

C’était bien avant les flaques de boue entre lesquelles zigzaguent, en ce mois de juillet d’agonie, les vieux taxis Peugeot 404 bleus et blancs d’Addis-Abéba. Avant les armées de nuages qui grondent sur la montagne d’Entoto, dans le lointain, avant de crever sur la ville. Avant l’été.

En ce temps-là, la radio nationale diffusait en boucle les chansons de Tilahun Gessesse, mort la veille d’avoir trop pleuré et fait pleurer les Ethiopiens. Le ciel de la capitale était blanc comme un châle de coton. L’amour battait dans les mains. J’avais le sentiment d’être accueilli chez mon frère. Mes amis célébraient leur deuil en chantant à tue-tête dans la voiture, le sourire aux lèvres et les yeux fermés, avec un plaisir primitif.

Cette fois, non, la nuit est tombée comme une pièce de monnaie dans une fente. Des déluges de grêle s’abattent soudain sur les troupeaux de chèvres cherchant à se protéger des phares des automobiles, sur le bord de la route qui mène à Kaliti. Les essuie-glaces balayent un cauchemar. Le minibus vide sent la fumée et le gasoil. Le petit homme à moustache au volant s’appelle Getachew. Il avait deux heures de retard et je l’ai attendu au milieu des abattoirs. Mes vêtements humides sentent la viande morte. Les mendiants pieds nus, entre les échoppes violemment éclairées, sont emmitouflés dans des couvertures mouillées. Une chanson de Mahmoud Ahmed passe à la radio.

Tout peut changer à tout moment, mais ne change pas.



Out of Somalia

Mogadiscio, Somalie. La plage du Lido était jadis une perle blanche posée sur les eaux émeraudes de l’océan Indien. C’est aujourd’hui la plage désolée d’une capitale en ruines. Depuis la chute de la dictature de Siad Barré, en 1991, la ville est devenue un vivier de Kalachnikovs, où un peuple troglodyte survit dans un océan de douilles et de fûts d’obus de mortier. La nation somalienne respire pourtant tant bien que mal, entre les seigneurs de la guerre, les jihadistes et les enfants perdus, sous l’enchevêtrement hallucinant des fils électriques qui strient le ciel de la capitale d’un Etat effondré.

La preuve. Le mince et malicieux K’Naan est né là-bas, avant de fuir dans les valises de sa famille vers le Canada. Son premier tube, tourné il y a quelques années dans quelques recoins de Mogadiscio et dans la banlieue somalie de Mombasa, au Kenya, s’adressait aux hommes en armes qui sillonnent encore sa ville ravagée, juchés sur leurs technicals, des 4×4 où sont montés des pièces d’artillerie antichars. « Soobax« , quittez, arrêtez tout, leur disait-il, le peuple est fatigué de votre sauvagerie, énonçant les quartiers de la ville qui n’existe plus que sur les cartes (Jazira, Sugunto Liida, Wardhiigleey et Madiina) et les autres cités mythiques de la « Côte des Aromates », Hargeisa, Bossasso, Baardheere et Berbera…

Ce n’est certainement pas hors sujet de redire ici que K’Naan y tient sa place.



January in Kenya
9 juin 2010, 12:25
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Une grande avenue bitumée de Nairobi s’enroule entre les murs de demeures luxueuses et menaçantes. Sous les palmiers vivent les assassins. Le ciel vide souffle un air froid sur les vigiles en uniforme cachés dans leur guérite. On dort entre les bagarres. Derrière le terrain de football pelé commencent la plaine de bidonvilles aux toits de tôle. Des enfants en uniforme attendent autour d’une montagne de cartons. Des affiches électorales décaties sont figées au-dessus des arrêts d’autobus. Dans le centre-ville, les murs de pierre de taille des immeubles sont vérolés. Dans les épiceries au néon, les cigarettes sont vendues au détail. La nuit, des chiens vivent sous les arcades. Les petits arbres frissonnent le long des trottoirs effondrés. Une famille de Somaliens suivent à quelques pas.

En swahili, « Pamoja » signifie « ensemble » et tout un monde s’est animé soudain.



Funk for God

L’œucuménisme n’est pas exempt de sens du groove, ainsi que le prouvent ici Bala Miller & the Great Music Pirameeds of Afrika, un groupe haoussa qui fit se déhancher, dans les années 70, le nord musulman du Nigeria.

Sans doute le fait qu’ils chantent ici « La Volonté de Dieu » (Ikon Allah) était-il aussi, pour ces chrétiens du coin, une façon de s’assurer une place dans les clubs musulmans de la région… Mais n’était-il pas une façon de dire, par anticipation, qu’il est consternant que, désormais, dans les soap-operas à l’eau de rose et hilarants tournés à Kano aujourd’hui, dont les DVDs se répandent comme une traînée de poudre dans tous les « maquis » d’Afrique de l’ouest, il soit interdit de s’embrasser ?



41 Fosbery Road, Calabar (Nigeria)
27 avril 2010, 6:27
Filed under: Funk | Mots-clefs: , , , , , , , , , , ,

Je ne suis jamais allé à Calabar, mais je m’y rendrai un jour sans doute, à force de passer à l’ouest, à l’est, au nord et au sud de cette cité balnéaire mythique du Nigeria, je vais finir par me retrouver embourbé dans ses lagunes et ses inondations.

C’est de là que l’affreux Charles Taylor, se sachant traqué par le monde entier, Abuja et Interpol réunis, tenta de fuir en 2006 vers on ne sait où, vers le sud, vers le Cameroun, dans une vieille Jeep, sous un mauvais déguisement, une valise gonflé de plusieurs centaines de milliers de dollars jetée sur le siège arrière, avant d’être identifié par une petite troupe de douaniers qui a eu l’insigne privilège d’avoir attrapé ce Louis XVI à Varennes de l’Afrique moderne.

J’irai alors au Luna Nite Club dont parlait l’excellent Comb & Razor, guidé par le son hypnotisant de cette merveilleuse publicité musicale, fournissant même toutes les explications pour s’y rendre…