Inner City Blog


Lost sister

Et ce sont des villes où nous n’irons jamais. Des chambres où nous ne dormirons pas. Des femmes qui ne nous aimeront pas. Des maisons où nous ne dînerons pas. Ces paradis perdus existent, pourtant. Mais à peine au-delà de nos forces, quelques pas au-délà du médiocre mic-mac où déambulent nos songes.

Ou bien alors ils sont enfermés par leurs parents psychotiques, claquemurés dans la ceinture de chasteté de la politique, comme cette Asmara rêvée, capitale de l’Erythrée, jeune fille tourmentée réduite à l’hébétude à qui je viens de donner trois ans.

Ainsi chantonnait à voix basse Feqadu Amdemesqel, oublié d’entre les oubliés de l’ethiogroove, du haut de sa petite guitare Fender et sous les auspices de trompettes cabossées, dans une arrière-salle de l’avenue Harnet, à la gloire de son Asmara, notre Asmara à touscette Asmarina, qui n’existe pas mais où l’amour et la liberté nous possèdent enfin.

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Let’s be serious
18 décembre 2010, 12:28
Filed under: Funk, Jazz | Mots-clefs: , , , , , , , , , ,

Il n’y a pas quatre chemins vers le groove, voilà ce qu’il faut dire. Faire comme ce dingue de Donald Byrd ici, par exemple, et en deux morceaux : emprunter le large boulevard qu’offre l’esprit et l’imagination, jouons-la XVIIè siècle, les rêveries enfumées et la couleur brûlante des cuivres, la cadence hoqueteuse d’une guitare électrique et d’une basse un peu salope.

Parfait. Ces « chevaliers éthiopiens » disent tout ce qu’il nous reste, quand plus rien n’est clair. Dans la solitude infinie, rien à faire : il y a toujours quelqu’un qui continue de parler. Ne cherchez pas.



Out of Addis

C’était bien avant les flaques de boue entre lesquelles zigzaguent, en ce mois de juillet d’agonie, les vieux taxis Peugeot 404 bleus et blancs d’Addis-Abéba. Avant les armées de nuages qui grondent sur la montagne d’Entoto, dans le lointain, avant de crever sur la ville. Avant l’été.

En ce temps-là, la radio nationale diffusait en boucle les chansons de Tilahun Gessesse, mort la veille d’avoir trop pleuré et fait pleurer les Ethiopiens. Le ciel de la capitale était blanc comme un châle de coton. L’amour battait dans les mains. J’avais le sentiment d’être accueilli chez mon frère. Mes amis célébraient leur deuil en chantant à tue-tête dans la voiture, le sourire aux lèvres et les yeux fermés, avec un plaisir primitif.

Cette fois, non, la nuit est tombée comme une pièce de monnaie dans une fente. Des déluges de grêle s’abattent soudain sur les troupeaux de chèvres cherchant à se protéger des phares des automobiles, sur le bord de la route qui mène à Kaliti. Les essuie-glaces balayent un cauchemar. Le minibus vide sent la fumée et le gasoil. Le petit homme à moustache au volant s’appelle Getachew. Il avait deux heures de retard et je l’ai attendu au milieu des abattoirs. Mes vêtements humides sentent la viande morte. Les mendiants pieds nus, entre les échoppes violemment éclairées, sont emmitouflés dans des couvertures mouillées. Une chanson de Mahmoud Ahmed passe à la radio.

Tout peut changer à tout moment, mais ne change pas.



Meanwhile in Addis

On dit que lors d’un pélerinage à Jérusalem en 1924, le Ras Tafari, le futur empereur d’Ethiopie Haile Selassie, rencontra une fanfare d’enfants arméniens rendus orphelins par les massacres commandés par la Sublime Porte de l’empire ottoman. Impressionné par leurs trompettes, trombones et tambours, il ordonna qu’on les fasse rentrer avec lui à Addis-Abéba et qu’ils deviennent l’orchestre impérial, contraignant quarante enfants déracinés à s’installer sur les hauts-plateaux abyssiniens pour y faire d’improbables jam sessions avec d’énigmatiques joueurs de krar et de begena, les lyres éthiopiennes.

Cet ordre impérial fit en quelque sorte émigrer le jazz, le klezmer, la litanie tzigane, la balade de montagnard et les complaintes de bistrots au pays du Negus, contaminant si bien la capitale qu’une vingtaine d’années plus tard, l’orchestre des gardes du corps de l’empereur paradait dans les night-clubs en smokings lamés façon Glenn Miller et que la « fleur nouvelle » dont avait rêvé le roi du Choa Menelik II est devenue, jusqu’à la prise de pouvoir des brutes du Derg en 1974, cette Swinging Addis qui donna naissance, notamment, à la puissante voix de feutre et au swing de derviche tourneur de l’ancien cireur de chaussures Mahmoud Ahmed.

Que l’on n’attende pas de moi que j’entende cette rengaine géniale sans penser aux eucalyptus qui dominant la ville d’où pendent des rubans multicolores et à la radio de la vieille Toyota de Zerihun.



Ethiopian vertigo
11 mars 2010, 9:15
Filed under: Jazz, Soul | Mots-clefs: , , , , , ,

Le grand Tilahun Gessesse est mort la veille, un dimanche, et les Ethiopiens ont chanté ses chansons pendant des semaines, couvrant de leurs refrains de larmes d’épouvantables hauts-parleurs. Le ciel blanc de poudre d’Addis-Abéba couvrait alors la mégalopole perchée d’une longue et délicieuse indolence, d’un sortilège de silence.

De même, la musique de Mulatu Astatqé berce chaque jour ces hommes qui marchent main dans la main, la nuit sur Bole Road, et réveille l’érotique bestialité des femmes enroulées dans le gabi, le châle de coton blanc que les garçons fous d’amour offrent aux plus belles filles d’Ethiopie.

Que l’on vienne me dire en face que c’est hors-sujet.



She knows who she is
10 mars 2010, 10:02
Filed under: Soul | Mots-clefs: , , , , , , , ,

Trois choristes, l’esprit du gospel, un souffle biblique et une chanson gravée dans l’or fondu de la soul par le prince Marvin Gaye et la tragique et adorable Tami Terrell…

Je ne savais pas que les reines d’Ethiopie comme Aretha Franklin pouvaient tenir en haleine des scènes aussi vastes avec tant de swing, robe verte, larmes dorées sur les joues, une coiffe venue des confins du Yémen d’où s’échappe des cheveux teints en roux…

Même à Las Vegas. Oui, même à Las Vegas.